§ 1
 
 
    Ce matin là, David dansa.
    Dans l’aube grise de la salle de sport où de multiples miroirs se reflétaient entre eux, il apparut tout d’abord comme une silhouette indistincte, ombre grise sur le gris des fenêtres et des murs mise en abyme dans la lumière pale d’une nuit qui hésitait à partir ou d’un jour timide qui n’osait encore s’imposer. Comme s’il avait été dans ce lieu depuis des heures à attendre les prémices de ce matin là.
    Cette luminosité d’aurore estompait son corps, atténuait l’éclat de sa chevelure de jais et nimbait son visage glabre d’un reflet mat et profond. Sa peau à la couleur claire de cannelle, légèrement huilée, faisait ressortir les muscles de son torse, de ses bras et de ses jambes en courbes prononcées. Même sans bouger, ses larges épaules, son buste élancé, ses cuisses fermes dégageaient une force athlétique peu commune.
    Un parfum  viril se dégageait de lui,  une odeur d’ambre et de santal. Tête inclinée, ses traits se dessinaient de manière distincte à travers le flot indiscipliné de ses cheveux répandus sur ses épaules. Mais plus que la rudesse de son profil, c’était la ligne décidée de la mâchoire qui lui donnait cet air puissant.
    Comme le prêtre d’un culte divin, il se dressait au centre de la salle. Le corps parfaitement immobile, les épaules basses,  les bras souples vers le sol, les longues mains inertes, les jambes légèrement fléchies, le sexe au repos dans une toison ombrée, on eut dit qu’il dormait. Mais il y avait dans cette immobilité compacte une force fascinante, supérieure. Par instants, on pouvait voir  ses muscles vibrer d’une curieuse palpitation. Comme s’il attendait un signe, ou un ordre, pour s’élancer.
    Et ce signal, ce fut le premier rayon de soleil qui le lui donna. Il vint frapper les carreaux, traversa la salle de sport, se mit à flamber dans sa chevelure.
    Une lueur fugitive éclaira sa face grave qui se redressa. Il sourit. D’un geste rapide, il rejeta  la masse de ses cheveux en arrière . Une flamme de joie habita son regard,  des étincelles d’or se mirent à y danser.
    Le visage soudain ardent, la mâchoire serrée, tous ses muscles se tendirent. D’un mouvement lent et résolu, ses bras se levèrent, ses genoux se déplièrent. Il traversa en bondissant la pièce avec la grâce et la rapidité d’un fauve. Écoutant une musique secrète, son pas s’accorda à son rythme mystérieux.
    David dansa.
    Peut-être imagina-t-il une couronne de spectateurs blottis dans l’ombre. Peut-être vit-il une foule qui l’adulait. Ou bien remarqua-t-il le groupe d’hommes et de femmes chargés de l’entretien qui venaient d’entrer dans la salle et qui se tenaient  intimidés dans un coin de peur de le déranger. Voulut-il leur plaire, les séduire, leur transmettre un message ? Cette danse fut-elle la manifestation de sa pensée, l’affirmation d’une volonté ou d’un espoir, ou la prière à un être suprême ?
    Seul David à ce moment là connaissait la réponse.
    Sa danse était un mélange de sensualité, de paganisme et d’harmonie.  Plein  de  fougue, de  tendresse  et  de   violence,  il semblait consumé par un feu dévorant. Par ses bras allongés, en lignes portées vers l’infini ou bien en coupole, par ses tendus avec des renversements cambrés, par ses sauts, par ses épaulements et ses arabesques, c’était tout son corps qui parlait dans son extrême nudité, qui se donnait au delà de ses limites, qui priait.
    Car c’était bien, au fil de ses mouvements denses et flexibles, une sorte de prière violente, une furieuse extase, un enthousiasme délirant qui rayonnaient de son corps splendide, qui semblaient vouloir détruire les obstacles et obtenir la victoire. C’était la passion qui se dessinait à travers les lignes pures, la gestique suprême qui se manifestait dans son expression la plus absolue, dans le langage chorégraphique qui était le sien.
    Souvent il rejetait la tête en arrière, les yeux fermés, la bouche entrouverte, comme pour absorber l’air, la lumière, le soleil qui maintenant entrait à flot dans la salle et étincelait dans les miroirs jusqu’à l’aveuglement. Quand ses paupières s’ouvraient, c’était un long regard, noir et brûlant, lointain et pourtant attentif, qui s’évadait à travers les vitres, qui se perdait dans le bleu du ciel et la brillance du soleil.
    Il exerçait, sur les hommes et les femmes qui le regardaient en silence, osant à peine respirer, une sorte d’émerveillement aux limites de l’angoisse. Il ne semblait pas percevoir leur présence.
    Comme possédé d’une volonté étrange, il voyageait dans l’intemporel, plein de feu et d’audace et sentait la force couler en lui. Ses mouvements se reproduisaient sans fin dans les miroirs, lui renvoyant un tourbillon désordonné de gestes fragmentés,  d’ éclats  de  soleil  et  d’ ombres  alternants.  Il  ne  prêta pas non plus la moindre  attention à la femme au visage de glace qui venait d’entrer et qui se tenait en contre-jour, droite et belle, devant la porte qui s’ouvrait sur la terrasse de la Tour. Pourtant, leurs regards se croisèrent un instant. Dans son regard à lui, on put y lire l’indifférence, dans le sien à elle, le mépris le plus absolu.
    Puis, dans un dernier locking d’une souplesse de félin, il s’affaissa doucement avec une parfaite maîtrise, genoux à terre, à peine haletant, les bras tendus devant lui, le menton sur la poitrine, l’exubérante chevelure tombant vers le sol. La musique intérieure avait cessé. Il n’entendait plus rien que les battements de son propre sang.
    Il se releva doucement, adressa un petit signe amical aux membres du personnel  toujours figés dans leur coin, sortit sur la terrasse en ignorant la femme. ...