§ 1
La lumière frémit, tremble, palpite un instant, puis dans un dernier soubresaut et un chuintement bizarre, s’éteint, faisant place au noir. Le plancher se dérobe sous mes pieds. Mes pensées se fondent dans un brouillard dense. Au bord de l’évanouissement, je bloque mon souffle. Pendant quelques secondes, j’ignore qui je suis, où je suis, pourquoi je suis là.
Puis, dans un frémissement, comme un coeur qui bat à nouveau, le groupe de secours se met en marche. Une lumière pâle envahit la cage de l’ascenseur. Ma respiration reprend, haletante. Je reçois ce fantôme de lumière comme un bonheur absolu. Depuis toujours, l’obscurité me terrorise, me pétrifie au delà de toute raison, me conduit aux portes de l’enfer.
La lumière est là, soit, mais l’ascenseur, lui est bel est bien arrêté entre deux étages, et qui plus est, entre le 32e et le 33e niveau. J’imagine avec une précision hallucinatoire le vide obscur sous la cabine, chasse avec violence la nausée qui me prend à cette vision. D’un geste fébrile, j’actionne le bouton d’appel. La sonnerie retentit quelque part, doit retentir quelque part. Mais je n’entends rien, si ce n’est mon sang qui s’affole dans mes veines. Quelques minutes passent, une éternité. Je recommence l’opération à plusieurs reprises. En vain.
Mon regard se fixe sur le bloc lumineux légèrement fluorescent. J’appelle de tous mes voeux le ciel et ses saints que la lumière de secours ne faiblisse pas, suppute le temps que le groupe est censé faire son office.
Dans cet espace exigu, je perds la notion du temps. Mes pensées vrillent, tournent en rond, se superposent dans un chaos innommable. Et la perspective du noir qui peut revenir me coupe la respiration.
Il faut que je sorte de là. Je dois sortir, immédiatement. Il y a danger de mort. Je me mets à cogner à grands coups sur la porte métallique de la cabine. Son reflet me renvoie l’image d’un visage hagard, trouble, que je ne reconnais pas être le mien. Est-ce possible que l’angoisse engendre ce regard de folie, ce rictus sauvage, ces traits tordus.
De ma gorge sort un cri rauque, un appel au secours. Le cri monte dans l’aigu, devient hurlement. Quand le cri se tait, le silence revient, plus profond encore.
J’ai le pressentiment qu’il n’y a plus que moi au monde, poussière infime dans cet endroit misérable et clos. Que la vie a disparue de la surface de la terre !
Je m’assieds à même le sol, les genoux repliés sous le menton, les bras enserrés autour, recroquevillée comme un foetus. Je tente de fixer une seule idée dans le tourbillon de celles qui tournent follement dans mon esprit, me calmer, chasser cette peur atavique qui m’asservit. Je bande ma volonté, arrive plus ou moins à calmer ma respiration. Les papillons morbides de mes pensées s’amenuisent peu à peu, les idées reprennent leur place, se domptent, se canalisent.
Soudain, un léger tremblement agite la cabine, la lumière originelle revient, l’ascenseur reprend sa montée. En moins de temps qu’il ne faut pour me lever, les portes métalliques s’ouvrent sur le palier devant un groupe de personnes en train de papoter. J’attrape mon sac à main tombé par terre et mon press-book. Comme un diable émergeant de sa boite, je me précipite dehors, bousculant au passage le groupe qui s’apprêtait à pénétrer dans la cabine.
Le souffle court, je reste un instant là, sans rien faire d’autre que poser mes affaires contre mes jambes et jeter un regard circulaire et inexpressif autour de moi.
Le couloir est équipé de grands miroirs dans lesquels se réfléchissent des bacs de fleurs et de plantes vertes. Encore sous le coup de l’émotion, je me campe devant l’un d’entre eux, m’examine d’un oeil critique de la tête aux pieds, comme si je voyais une inconnue.
D’un geste machinal, j’arrange de mes doigts la chevelure ébouriffée dont le noir de jais fait ressortir la pâleur du teint, lisse les mèches coupées au carré qui reprennent place autour du visage, aplatit la frange sur le front, replace le sautoir dont la pierre de lune s’enchevêtre dans le cordon, défroisse du plat de la main l’ensemble pantalon en soie couleur mastic dont un dragon brodé décore le plastron, ajuste la ceinture de mailles argentées.
Puis je tente de sourire, sourire qui ressemble pour l’instant à une grimace. Même mon regard, d’ordinaire bleu violine a viré au gris pâle et reflète l’effroi.
La respiration calmée, mais l’esprit encore flou, je consulte tout d’abord le numéro de l’étage où j’ai échoué, et l’heure qu’il est. J’étais en avance au rendez-vous, réalise qu’il me reste encore quelques niveaux à monter, et une demi-heure à attendre. Quelques instants plus tard, après avoir emprunté l’escalier de secours - pas question de reprendre l’ascenseur - je me retrouve sur la terrasse de la tour Montparnasse.
Un air doux me frappe au visage, m’enveloppe comme une caresse bienfaisante. Il y a beaucoup de monde, des visiteurs de tous genres et de toutes couleurs, la plupart avec
l’ appareil photo en bandoulière. Je me fraye un passage parmi la foule, jette un coup d’oeil curieux au paysage. J’englobe d’un seul regard cette symphonie picturale qu’est la ville, faite de lignes, de cubes, de courbes, d’angles, d’étoiles, de dômes, distingue Notre-Dame, le Panthéon, le Sacré-Coeur, la Tour Eiffel, l’Arc de Triomphe, et les places, les squares et les rues, et la Seine, surtout la Seine, serpent étincelant qui flâne nonchalamment sous les ponts.
C’est la première fois que je vois Paris s’étendre ainsi, offerte à ma vue, scintillante dans le soleil de ce radieux après-midi de mai. La cité, d’ici, devient mienne, exclusivement mienne. J’ai soudain envie de chasser cette gent caquetante, ces touristes, qui, de leurs regards distraits, s’approprient le décor.
Je m’approche du parapet. Les cheveux flottant au vent, sentant vibrer la tour de verre et d’acier sous mes pieds comme un animal craintif, les bras écartés du corps, les paupières maintenant closes, mon esprit s’échappe dans le courant qui l’entraîne loin de mon corps.
Il vole au-dessus des toits, des terrasses, des églises, contourne la colonne de la Bastille, plane un long moment au dessus de la place des Vosges, se souvient que la fenêtre de ma chambre est restée grande ouverte, devine les pigeons qui picorent dans le jardin public, se place un instant sur la statue équestre de Louis XIII, se repose au bord de la fontaine, et réintègre son enveloppe charnelle au moment précis où ma montre tinte au poignet, m’indiquant que l’heure du rendez-vous a sonné.
D’un pas leste, j’emprunte à nouveau l’escalier qui mène au niveau où se situe le bureau de Pierre Procovitch. C’est là. Une plaque en laiton indique son nom. Je sonne, pénètre dans un petit hall sans fenêtre - ça y est, j’ai le coeur qui cogne à nouveau - prenant bien soin de ne pas y pénétrer du pied gauche, cela porte malheur. J’ai eu suffisamment de problèmes aujourd’hui avec l’ascenseur.
Une jeune femme très blonde aux cheveux longs me prie aimablement de patienter tandis qu’elle passe un coup de fil :
- Monsieur, Mademoiselle Zoé Martignac est arrivée.
Ce rendez-vous est très important. C’est la première fois qu’une galerie de peinture renommée envisage d’exposer mes oeuvres. Comme si elles risquaient de s’envoler, je serre contre moi le press-book qui en contient les reproductions photographiques.
La secrétaire me propose un café, m’adresse quelques paroles aimables sur le beau temps. Quelques minutes plus tard, je suis invitée à entrer dans le bureau, lieu sacro- saint de Pierre Procovitch dont elle m’indique d’un geste de la main la porte.
Le coeur battant, je franchis le seuil, pénètre dans une grande salle bleue dont la clarté me fait ciller. De nombreuses fenêtres s’ouvrent sur le ciel limpide et les flamboiements du soleil. Un homme est assis derrière un immense bureau de verre au fond de la salle, tâche opaque dans la lumière translucide.
Immédiatement un sentiment bizarre m’envahit, fait d’ondes positives et négatives, de forces contradictoires bénéfiques et maléfiques. C’est très curieux, jamais je n’ai ressenti en moi une telle dualité dont j’ignore le sens.
L’homme se lève vivement, contourne le bureau, la main tendue, un imperceptible sourire sur les lèvres.
Grand, la quarantaine sportive, mince, vêtu d’un costume d’alpaga beige clair et d’un polo noir, des traits émaciés, des pommettes saillantes, une chevelure auburn ondulée dont une mèche lui cache une partie du front, des yeux verts d’étang légèrement enfoncés dans les orbites et qui se noient dans l’ombre, des sourcils fournis, un nez très droit aux arêtes vives, une bouche forte aux commissures tombantes qui lui donnent un air vaguement méprisant. Démenti par un regard intéressé, scrutateur.
Et devant la force de ce regard, je baisse les yeux, domptée. D’emblée, cet homme m’intimide. Nonobstant le fait qu’il soit propriétaire de plusieurs galeries et que mon sort, ou tout au moins mon avenir immédiat dépend de la décision qu’il prendra à mon sujet, il n’en reste pas moins que je perds devant lui toute contenance, que ma volonté chavire, que je suis immédiatement sous influence.
Si je le trouve beau ? Oui, sans aucun doute. Mais cela ne suffit pas d’ordinaire à m’émouvoir autant. Je suis confrontée sans cesse à la beauté des modèles dont je m’efforce quotidiennement à reproduire les traits.
Qu’il émane de lui une certaine puissance, une force intrinsèque. C’est une évidence.
Mais c’est peut-être tout simplement cet éclat pur qui brille au fond de ses yeux qui me déconcerte et qui me trouble.
A l’instant précis où nos mains se touchent, un grondement de fauve retentit dans la pièce. L’homme se retourne d’un mouvement brusque et dit :
- Silence, Psyko ! Au pied.
Un énorme Doberman noir comme la nuit jaillit du dessous du bureau, immédiatement stoppé dans son élan par la voix de son maître.
Je lâche la main de mon interlocuteur, recule d’un pas, me prends les pieds dans le tapis, rétablis un équilibre précaire. Mais mon sac et le press-book tombent au sol dans un bruit mat.
La voix tonne :
- Couché, tout de suite.
Le chien me lance un regard étrange, soulève légèrement ses babines sur des dents impressionnantes, ravale un grognement, et disparaît sous le bureau en rampant.
- Je suis absolument désolé. Il vous a fait peur. Mais soyez sans crainte, vous ne risquez rien avec moi.
Pendant un instant, j’ai cru que la bête allait me sauter dessus. Son regard de ténèbres aux reflets jaunâtres m’a glacé le sang jusqu’au coeur. D’une main tremblante, je ramasse mes affaires, me disant que décidément aujourd’hui n’est pas mon jour, que j’aurais mieux fait de rester à la maison.
L’homme est gêné devant mon émoi. Il me lance un sourire consterné, puis d’une main ferme attrape le molosse par le collier et le fait passer dans un cabinet attenant.
- Voilà, il nous laissera tranquille maintenant ! D’ordinaire, il ne réagit jamais devant les visiteurs . Il ne bouge qu’à mes ordres. J’avoue ne pas comprendre sa réaction. Pardonnez-moi, je suis désolé.
L’homme revient vers moi, affable, et l’air beaucoup moins désolé qu’il ne le prétend.
- Voulez-vous boire quelque chose, cela vous remettra de vos émotions !
Je décline l’offre. Je n’ai plus qu’une hâte, partir. Plus encore que l’incident dans l’ascenseur, ces quelques secondes m’ont anéantie. À nouveau je perds toute confiance, toute initiative.
L’homme me tend un siège face au bureau. Comme un automate, je prends place. Puis il retourne s’asseoir. Pendant un long moment, nous n’avons rien à nous dire.
Pendant que je rassemble tant bien que mal mes idées qui déjà n’étaient guère brillantes, il m’observe avec attention, un sourire vaguement moqueur sur les lèvres. Pour me donner une contenance, je fouille dans mon sac à main, sort un mouchoir, ne m’en sers pas, le range, croise et décroise les jambes.
Puis j’attends qu’il parle, les mains posées à plat sur les genoux. Je ne sais pas s’il cherche à jouer avec mes nerfs, mais en tout cas c’est réussi.
Et il continue à se taire, le regard insondable. Aucun bruit ne pénètre dans la pièce dont toutes les fenêtres sont closes, à l’exception d’un infime ronflement que j’attribue à la climatisation.
Ne pouvant soutenir son regard, je laisse errer le mien sur le ciel qui maintenant prend les couleurs mauve et rose de la fin du jour.
Enfin il toussote et dit avec humeur :
- Et bien, n’avez-vous rien à me montrer ?
Disant cela, il se lève, pointe le doigt vers le press-book.
- Bien sûr que si, Monsieur. Voici mes dernières productions.
D’un geste fébrile, je fais glisser la fermeture éclair du press-book, le pose sur le bureau. Avec des gestes très lents, il commence à le feuilleter, en silence.
Je me recule un peu, lui laissant la place nécessaire. Maintenant il apparaît en contre-jour. Son profil se dessine très net sur le fond mordoré du ciel.
Il s’attarde longuement sur une marine, les traits inertes.
C’est ma première oeuvre au sortir de l’École des Beaux Arts, il y a quelques années. Je me souviens l’avoir exécutée près de Perros-Guirrec pendant les vacances en Bretagne. J’y avais pris un plaisir immense. La Manche aux humeurs changeantes, les vagues éternellement en mouvement, les variations de la couleur du ciel avaient été pour moi un véritable défi.
Longtemps, je m’étais promenée dans le dédale des rochers, de sable et d’eau. Puis j’avais planté mon chevalet sur une petite plage abritée des vents. Et là, j’avais tenté de saisir l’insaisissable.
Je m’y revois comme si cela était hier. Longtemps, j’avais hésité sur l’emplacement de la ligne d’horizon, que j’avais en définitive placée très haut dans la composition, et fondue par des nuages légers et vaporeux. Les rochers également avaient sollicité toute mon attention. J’en avais sélectionné deux que j’avais placés à droite en premier plan pour donner de la solidité au tableau.
Je me souviens m’être beaucoup attardée à définir la valeur tonale de l’ensemble, à déterminer l’atmosphère qui régnait ce jour là. Mais lorsque le soleil a amorcé sa descente vers l’horizon, que la mer a pris cette teinte presque turquoise, avec des notes de bleu et de violet de cobalt dans les vagues, j’ai su que l’instant était venu et qu’il fallait que j’impressionne l’heure présente.
Travaillant sur le vif, à grands coups de brosse rapides, fixant l’écume des vagues qui se brisent par des sombres et des clairs au rythme du mouvement, j’ai terminé ce tableau à la nuit tombante dans une euphorie totale, une frénésie créatrice, finissant au couteau les rochers, croquant au vol quelques mouettes criardes. Et cette frénésie ne m’a plus jamais quittée lorsque que je réalise une oeuvre dont le sujet m’inspire.
Pendant que l’homme tourne lentement les pages, s’attardant sur les moindres détails, mon regard erre dans la pièce qui doit être son domaine, cherchant quelques indications qui trahiraient sa personnalité.
Et je ne décèle rien. Car, à l’exception de trois oeuvres de Toffoli sur les murs, superbes, du bureau en verre sur lequel ne traîne aucun papier, de son fauteuil pivotant et des deux autres en cuir noir qui lui font face, le bureau est parfaitement vide.
Puis il se fixe sur ses traits, qui eux non plus ne reflètent rien. Je m’attendais à quelque remarque, quelque demande de précisions, ne serait-ce sur les lieux où j’ai travaillé. Mais non, rien, pas un seul commentaire.
Dans l’incapacité totale d’anticiper son jugement, donc sa décision, cela met mes nerfs à rude épreuve. Je n’ose m’approcher de lui, je n’ose me rasseoir.
Enfin, il se tourne vers moi en refermant d’un geste sec le press-book dont le claquement de l’attache retentit comme un jugement. Son regard vert plonge, intense, dans le mien qui vacille et se détourne. Puis il dit d’une voix contenue :
- Je vais vous installer à Saint-André-des-Arts, en permanent.
Il s’agit là de sa galerie principale ! Je reste le souffle coupé, les bras ballants.
D’un pas tranquille, il reprend place à son bureau, les mains posées à plat devant lui. Devant mon trouble qui doit être manifeste, il sourit légèrement.
- Vous avez beaucoup de talent, chère Mademoiselle ! J’aime ce que vous faites.
Les jambes faibles, je me laisse tomber dans l’un des fauteuils, le coeur en folie, en proie à une stupeur incrédule qui me rend muette de bonheur. Comme un torrent, des formules de remerciement s’enchevêtrent dans mon esprit, se bousculent sur mes lèvres. Au moment précis où je m’apprête à dire quelque chose, même si je suis consciente de la banalité des mots que je vais dire tant ma joie est suffocante, un flash m’aveugle.
Pendant quelques secondes, tout disparaît de ma vue, lui, son bureau, les Toffoli, la porte du cabinet où est enfermé le Doberman, le ciel crépusculaire. Je ne vois plus rien qu’un trou noir, un immense trou noir. Puis quelques secondes plus tard, chaque image reprend sa place, le ciel, la porte, les Toffoli, lui qui n’a pas bougé et me dévisage avec un vif intérêt.
- Tout va bien ?
J’entends ma voix répondre que oui, comme s’il s’agissait de quelqu’un d’autre.
Puis il se lève à nouveau, me fixe un rendez-vous à la Galerie dans la semaine, et me raccompagne à la porte.
Comme un somnambule, je traverse le bureau de la secrétaire, le palier, stoppe devant la porte de l’ascenseur. Incapable d’y pénétrer, j’entame une longue descente par l’escalier de secours, et quelques trente cinq étages plus bas, je me retrouve dehors, au coeur des lumières et des klaxons, abasourdie par ces événements.